Aspiré vers les profondeurs célestes et ténébreuses de mon esprit vagabond, ayant depuis un temps incalculable laissé la luxuriance des jardins de Caïssa loin derrière moi, ayant aussi abandonné l'immense enchevêtrement des bibliothèques, à jamais avilies et suspendues par-delà le champ de leurs significations multipliées, inextricables et vides, j'ai rencontré ce vieil Indien peu volubile fumant sa pipe aux arômes kaléidoscopiques sur la route délabrée des débris énucléés de civilisations agonisantes, aux confins de la mer des déceptions, vaste étendue grise et vaseuse parsemée de cadavres pestiférés, sacrifiés sans vergogne sur l'autel des ambitions immodérées des hommes du Nord, issus de l'hiver et du désespoir.
Il m'attendait, avec la sagace patience de celui pour qui la totale insignifiance est un cadeau divin. Il m'attendait, et sa pipe était le chemin vers nulle part, aussi peu - et autant - alpha qu'oméga, et il lui a suffit de laisser quelques inoffensives arabesques vaporeuses m'encercler et m'ensorceler pour qu'il me tienne en son pouvoir qui n'en est pas un, m'offrant la liberté incommensurable du néant en échange.
Les couleurs et les sons, assortis de quelques intempestifs souvenirs désagrégés dans la marmite insondable et calcinée de temps révolus et presqu'archaïques, sont ici tout ce qu'il me reste de Caïssa et de ses indélébiles charmes, louvoyants comme autant de fractales libérées du joug de la nomenclature. Et cela même s'évanouit dans une nuit sans obscurité et sans fin, dans une grisaille où les éléments s'unissent pour n'être plus que de vagues impressions dont l'uniformité quelconque me laisse oser imaginer l'unité primordiale du cosmos qui sera rompue, je le pressens, par la diversité des opérations logico-sémantiques d'une conscience attendrie par sa propre impossibilité chaotique entraperçue dans un miroir, parabole grossissante, farandole rythmée par d'intangibles tambourins et galoubets; autant dire que ce sont là les gages de l'infini et du multiple, musique originelle oubliée dès le commencement.
Ces noumènes éthérés, qui se frottent sur un corps que je ne possède plus depuis déjà longtemps, semblent nager dans l'océan dont ils sont eux-mêmes constitutifs, s'engendrant l'un l'autre, sinueux et lents protéiformes, maîtres d'indéterminations décisives à peine soutenables pour les lambeaux de mon être qui s'enfoncent dans leur indicible bouillie, aux potentiels multiples mais innomables, aux terreurs et aux joies encore indifférenciées, premier carrefour et dernière divergence. Tout est là, dans la blancheur terne d'un hiver incandescent et immobile, tout est prêt à surgir à nouveau, pour se déployer sur l'axe incontestable du réel circulaire.
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