mardi 15 novembre 2016

Le vieil Indien

Toujours égaré à l'intérieur de moi-même, chutant à des vitesses vertigineuses vers le néant que je pressens, émoussé peut-être par une témérité excessive, voire grisé par celle-ci, je ne porte guère attention aux chemins sinueux empruntés au coeur de mon inéluctable mystère. Je n'ai pas plus de destination que d'origine. Je suis un corps en mouvement, un radical libre, anarchiste au même titre que cette soupe primordiale maintes fois suggérée par Caïssa, en ces rares instants où elle daigne m'éblouir de sa lumineuse absence. Nous n'échangeons plus la moindre parole désormais, seuls suffisent nos regards obliques et nos sourires obstinés; nous sommes liés par les fils intangibles de l'éternité qui chapeaute de son indicible ruban autant d'incalculables soleils. Tout ce qui devait être dit l'a certainement déjà été, à une époque lointaine et désuète dès sa naissance, célébrée à tort pour d'imaginaires vertus, piètre énième mais tout aussi inévitable obsolescence. Nos transistors mutuels, ces malingres passerelles entre nos divergences innées, anéantis par autant de supernovas. Combien d'étoiles sont ainsi nées et disparues alors que je parcourais les denses rayons, mon esprit s'étiolant sans cesse dans l'insignifiant infini de la connaissance, parcourant d'un pas leste les routes éthérées du mensonge?

Il y a un certain temps - je n'ose proposer une mesure plus précise d'un souvenir aussi vague, et plus tôt que tard abandonné dans le gouffre délabré ma mémoire - j'ai oublié derrière moi l'amas galactique hyperdense des bibliothèques, évanescente et tant de fois adorée jungle d'édifices magnanimes, de passerelles inédites, de portes dérobées, d'allées centrales, de pylônes distendus et d'aériennes effluves intellectuelles se juxtaposant toutes en un inextricable et séduisant dédale; par d'innombrables détours m'a-t-il hissé hors moi; et j'ai peu à peu abandonné au sein de son incandescente illusion ma propre identité fuyante, mes peurs les plus joyeuses et mes désirs les moins lugubres, pour enfin me noyer dans l'obscurité creuse de sa vérité. Depuis ce temps traversé-je un interminable désert gris et abstrait, où bouillonnent des immondices liquéfiées de part et d'autre d'un bitume ancestral et desséché, narguant sans raison les sources abjectes de sa pestilence depuis si peu taries au crépuscule de ma sinistre race. Les silhouettes décharnées d'arbres et d'animaux jonchent le sol, tristes témoins de merveilles révolues à l'aube nucléaire.

Je parviens à une fourche assez fourbe, la première en son genre, à ce qu'il me semble. Il me faut quelques jours, tourmenté, déchiré par l'énormité de la Décision, pour apercevoir, droit devant moi, un vieillard à la peau parcheminée assis en tailleur au beau milieu du carrefour. De toute évidence, il me regarde depuis que je suis arrivé là la semaine ou le mois dernier. Dès lors je le remarque, il me sourit puis tire une onctueuse fumée de sa pipe fractale. L'odeur acariâtre du tabac, familière mais lointaine, emplit mon esprit, qui s'élance sans sourciller vers un impossible firmament. Deux voies, mille volutes...

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