mercredi 21 septembre 2016

Bibliothèques et Empire

Il serait certes saugrenu et peut-être périlleux, voire même funeste, de proposer la moindre évaluation du nombre de bibliothèques sises aux jardins de Caïssa. Sitôt sorti de l'une d'entre elles, après je ne sais combien d'éternités passées à l'arpenter au gré de mon inspiration, j'en découvre une autre, tout aussi riche, tout aussi vaste, tout aussi accaparante, ses étagères aux rayons lourdement chargés de tant de connaissances disparates et qui sont en dernière analyse, j'en ai la nette impression désormais, reliées par quelque invisible fil, quelque indicible trame dont la subtilité échappe à mes modestes facultés.

Cet énième temple du savoir, j'y pénètre et j'y déambule, égaré d'émerveillement, à un point tel que je trébuche parfois sur ma longue barbe blanche, mon regard captif des titres qui composent la collection. Je ne me souviens pas d'une autre et, à vrai dire, très hypothétique époque où j'eusse été glabre. Ai-je donc ainsi passé toute ma vie en ces nobles lieux ? Y suis-je même peut-être né ? Voilà une idée et un questionnement qui m'apaisent autant que les lieux eux-mêmes. Quelle autre tâche voudrais-je me voir incomber ? Que m'importent les origines et les destinations, puisque je suis loti de toutes ces incontestables richesses, ces inestimables trésors qui valent plus que tout l'or de l'univers réuni ? L'insatiable soif de connaissance qui est ma seule compagne depuis un temps immémorial me nourrit, elle suffit à me garder en vie, elle m'insuffle tout juste ce qu'il me faut afin que je poursuive cette quête de découvertes qui est sa propre fin.

Je ploie, ravi, sous l'intangible poids de ces innombrables associations de caractères noirs sur fond blanc, de ces archaïques arcanes lues et, parfois, saisies en leurs extrémités puis réverbérées faiblement dans le canyon de mon entendement, ce long défilé rocailleux aux vagues sonorités tantôt creuses, tantôt fertiles, autant de runes, d'alphabets, de codes et de symboles s'émancipant des pages sous l'oeil attentif de mon esprit pour se projeter dans l'espace de ma raison, pour prendre leur plénitude, voire l'équivoque de leurs sens multiples et transcendentaux, en tant que pluralités ineffables, véritables profondeurs sémantiques jaillissant de leurs propres supports charnels végétaux et animaux, auxquelles nulle explication ne saurait pleinement faire justice, desquelles nulle analyse ne pourrait rendre compte tant sont saisissantes leurs complexités.

Qui donc s'arrogerait, sur le seuil d'une potentielle conscience de sa réelle et microscopique présence au sein de ce maelström d'organisation, de sottes idées comme celles du déterminisme, du libre arbitre, des origines ? Qui oserait poser l'eschatologie ou réfléchir à notre sort ultime, comme si de telles questions avaient la moindre importance ?  L'information est sa propre valeur, elle est non seulement notre mémoire, notre identité, la source d'où nous coulons tous, mais surtout, elle est bien plus, dans son immensité pérenne, que d'aussi simples idées conçues par nos esprits étroits et engoncés dans autant de corps, de désirs et d'attentes éphémères. L'information nous supplante à un tel degré qu'elle nous permet de nous supplanter nous-même, par les chemins parfois précaires de la culture s'érodant chaque jour sur la meule de l'entropie.

Nous ne sommes, dans le meilleur des cas, que de bien ignares bibliothécaires, à peine capables d'appréhender la notion même du classement et de l'ordre. L'interdépendance des systèmes qui mettent en oeuvre l'acquisition et l'emmagasinage du savoir dépassent largement nos contextes étriqués, s'élançant sans limite aucune dans toutes les directions, de tout temps, tel un vaste Empire auquel, sans même le soupçonner, nous souscrivons, duquel nous sommes les éternels vassaux, lui étant redevables à la fois de notre existence et de notre bonheur, à condition bien entendu d'entendre son intemporelle mélodie, gravée dans nos gènes et nos rêves depuis toujours par sa structure tentaculaire et omnidirectionnelle.

Soudain, j'entends un murmure devant moi: c'est l'écho du rire moqueur de Caïssa, qui m'invite à une poursuite à travers les immenses allées. Pourtant, elle n'est pas celle que je chercherai à attraper. C'est moi-même que je cherche, dans le miroir de la mémoire...

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