J'erre depuis un certain temps dans les jardins de Caïssa, au gré de ma fantaisie, souvent absorbé autant par mes propres pensées que par les innombrables prodiges dont je me délecte sans m'en lasser. J'ai parfois l'impression que certaines de ces formes se répètent, ou encore qu'elles varient à peine d'une itération à l'autre, étourdissantes fractales presque familières à mon souvenir, sans pourtant être jamais rigoureusement identiques.
Ma mémoire, d'ailleurs, n'est guère plus désormais qu'une sorte de réservoir évanescent d'impressions fugaces qui s'évanouissent à l'instant même où je les éprouve. Cela n'a que bien peu d'importance. Ici, je n'ai nul besoin de savoir ce que j'ai fait hier ou le siècle dernier, ni ce que je ferai demain ou jusqu'à la fin des temps. Les seules choses qui comptent dorénavant, ce sont les découvertes incessantes qui m'émerveillent, l'odeur entêtante des fleurs, arbres, arbutes et fontaines, la fraîcheur des allées sous les frondaisons, l'ardeur des clairières nues et sablonneuses et enfin cette mystérieuse luminosité rose saumon qui baigne chaque recoin de cet endroit à tout instant, laquelle (je ne saurais l'expliquer) me sustente et me sustentera, je n'en ai pas le moindre doute, indéfiniment.
Je ne saurais dire désormais où se trouve la grille (était-ce bel et bien une grille ? ou bien s'agissait-il d'une porte ? d'une ouverture carrée ? d'un trou dans une haie ? d'un tube convoluté ? d'une béance toroïdale ? ) que j'ai franchie pour entrer ici, ni d'ailleurs si cet événement s'est vraiment produit. J'ai la nette d'impression d'avoir toujours habité - sans y être vraiment, sans être véritablement conscient de ma propre présence - en ces lieux si vastes que mon entendement ne peut les saisir. D'ailleurs, quelle importance? Les richesses semble-t-il inépuisables que recèlent ces jardins ont de quoi me satisfaire pour l'éternité.
J'entends soudain un bruit ténu: tic, tic, tic... Puis, au détour d'une allée de bougainvillées bourrues aux bractées violâtres et zinzolines, confortablement calée dans un fauteuil capitonné de cuir cramoisi orné de motifs géométriques d'une saisissante beauté, j'aperçois Caïssa. C'est elle qui produit ce son, ou plutôt, son activité. Que tient-elle là, entre ses mains - ces mains d'une blancheur immaculée, dont je me rappelle presque la douceur fervente, voire tiédasse, mains que jadis je tins (ou que je crois avoir tenues) entre les miennes, au travers de quelque odyssée onirique depuis longtemps reléguée aux oubliettes ténébreuses de mon esprit vagabond ? Elle ne réagit pas à ma présence. Je m'approche et m'agenouille auprès d'elle. Complètement absorbée, tout à fait tic-tic-tiquée, le regard perdu loin à l'intérieur d'elle-même, elle ne m'accorde pas la moindre attention.
Magnétisé, et même tétanisé par moments, je l'observe à l'oeuvre, docile comme un mouton fraichement tondu. À l'aide de deux minces bâtons dont l'une des extrémités est pointue, elle effectue un mouvement répétitif. Tic, tic, tic... Je vois des mailles s'élaborer et je saisis peu à peu, avec les maigres lumières de ma raison défaillante, la signification de cette singulière vision qu'elle me propose : chaque maille collabore avec ses voisines dans l'élaboration de la pièce ainsi tissée, chaque maille soutient et est soutenue par ses congénères.
Ainsi est fait le tissu des échecs; dès lors que les différentes pièces collaborent les unes avec les autres, une position digne de ce nom est atteignable chez le joueur qui sait tricoter sur l'échiquier. Gagner n'est possible que si toutes les pièces tendent vers un but commun, que si la bonne entente règne entre elles, que si elles s'harmonisent de telle sorte que chacune joue une rôle précis dans le textile de la victoire.
La métaphore avec l'humanité est on ne peut plus pertinente en cette ère navrante d'hyperisolement social, d'âmes mégadicamentées et de condutexteurs. D'ailleurs, n'emploie-t-on pas au Québec l'expression "tricoté serré" pour parler de solidarité, d'une communauté dont les membres travaillent pour leur propre bien commun ? L'être humain doit, plus que jamais au XXIe siècle, se tricoter serré; les gens se soutenant entre eux au même titre que les mailles d'un chandail. Programmons dès aujourd'hui l'obsolescence de l'individualisme!
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