mardi 23 août 2016

Étymologie sur le seuil

Au moment de plonger - peut-être sans espoir de retour - au coeur des ineffables effluves de la divine Caïssa, je m'arrête sur le seuil de ses jardins, saisi d'un soudain vertige, le regard perdu au loin: il m'est impossible d'en distinguer l'autre côté, tant ils sont vastes.

Les allées, à l'abord en nombre limité, se laissent un bref instant appréhender par les humbles facultés de mon modeste esprit. Puis, assez rapidement, elles se multiplient en suivant une étourdissante progression géométrique; j'en perds le compte bien assez tôt, accablé et saisi d'incrédulité.

Combien de jardiniers ont oeuvré et oeuvrent encore en ce lieu qui me semble sans limite aucune ? Depuis quand ? La tâche m'apparaît tout à fait impossible, tant dans l'espace que dans le temps; pourtant, aussi loin que porte mon regard, l'ordre et la propreté règnent en maîtres absolus. Chaque haie, chaque plate-blande, chaque arbre, chaque bac à fleurs, chaque pelouse sont dans leurs moindres détails parfaitement entretenus, rigoureusement carrelés en une alternance infinie d'ombre et de lumière.

Pour entrer, il me faut ouvrir une grille en or, joliment enluminée du mot échecs dans bon nombre de langues: shah, xake, escacs, sah, sachy, schaak, skak, shakki, xadrez, fichille, sachmatai, cess, sjakk, szachy, ajedrez... Je laisse distraitement glisser mon doigt sur les caractères issus de divers alphabets et c'est alors que mon esprit bascule...

Je franchis frontières et époques à une allure débridée, chevauchant l'histoire millénaire des échecs au gré des guerres et des échanges, au long du fil parfois ténu, parfois épais (mais toujours si opulent) de la Route de la soie. Je suis témoin de la naissance d'une religion et j'observe, horrifié, les massacres présidant la chute d'empires. Les habits et les coiffures changent, la pensée évolue ou régresse au gré des marées idéologiques, la technologie prend son essor, des volutes noires obscurcissent le ciel et les poumons puis enfin les Siliconiens font leur apparition et apprennent à nous battre à plate couture après une poignée d'années.

La seule constante dans ce tourbillon effréné - et je ne m'en aperçois que tardivement - c'est la main de Caïssa qui enserre la mienne. Elle qui m'a porté par-devant le passé de ma race me sourit malicieusement, puis je m'éveille de cette rêverie, subitement de retour à l'entrée de ses jardins, confus et encore étourdi de cette haute voltige à travers le temps.

Je n'ose plus alors franchir le portique doré. Avant tout, il m'importe de saisir l'origine et la signification profonde de ce mot qui prétend subsumer la riche histoire et l'incommensurable complexité de ce jeu. En tant qu'étymologue, j'entends me réclamer davantage de l'école fantaisiste que de celle, beaucoup moins intéressante, que d'aucuns nomment historique ou "réelle".

Commençons tout de même par le début, avant de songer à nous égarer davantage dans les méandres de mon imaginaire débridé. Un banc de pierre, sûrement disposé ici pour permettre à ceux qui, comme moi, sont frappés de semblables scrupules au moment de pénétrer chez Caïssa, me permet de m'asseoir et de faire le point.

Le nom du noble jeu, du XIe siècle au nôtre, s'est progressivement modernisé: eschecs, eschas, escas, échets avant d'aboutir à sa forme (définitive?): "échecs". À l'origine, disent les dictionnaires, il s'agissait d'un mot issu du moyen-perse, "sah", qui signifie roi.

Suffit pour l'histoire réelle. Tissons d'ores et déjà un intéressant parallèle, soufflé à mon oreille par Caïssa, que je n'avais pas vu prendre place à mes côtés, sur le banc: à l'ère du patriarcat déliquescent, n'est-il pas intéressant de déceler l'équation "échecs = roi" ? N'y pouvons-nous pas voir, avec une déconcertante facilité et un brin d'humour, un constat, celui des échecs des rois ? Leur autoritarisme agonise dans son coin, tel un roi grabataire cerné par sa propre armée désormais bigarée. Quel bonheur de rendre ainsi synonymes le symbole par excellence du paternalisme, le roi, avec l'échec. Ainsi est et a toujours été le génie de la langue française: intemporel, fulgurant et délicieux.

Attardons-nous encore un peu sur l'idée d'échec. Tout joueur sérieux sait qu'une progression sur les cases est tributaire d'une analyse assidue et impitoyable de ses propres échecs. Les échecs nous enseignent donc à comprendre nos échecs - sur l'échiquier et dans la vie -, ce qui fait de ce jeu le porte-étendard par excellence de la notion de libre arbitre. Dans la vie, on peut être fataliste, et jouer aux dés, blâmer le destin pour nos revers et se condamner à répéter inlassablement les mêmes erreurs; ou bien, on peut se prendre en main et bâtir, sur les ruines d'hier, les merveilles du lendemain. Se relever lorsqu'on trébuche et apprendre à mieux marcher, voilà une attitude saine. Et, grâce à la culture - orale, écrite et informatisée - nous pouvons transmettre ces apprentissages à la génération suivante.

Formidable outil pédagogique dont l'enseignement tend de plus en plus à être ajouté au curriculum des écoles, les échecs sont l'essence même de notre nature humaine, de cette conscience qui consiste en une série de boucles de rétroactions dont s'est dotée la nature à travers le cerveau humain. L'animal, bien qu'heureux car ancré dans le moment présent, est somme toute ignorant et ne possède pas la capacité adaptative de notre espèce. À notre époque, il importe plus que jamais d'apprendre systématiquement de nos erreurs et de ne plus les répéter, car il en va de la survie même de notre monde.

L'attitude propre au joueur d'échecs qui désire s'améliorer doit impérativement être l'attitude de tous les êtres humains, puisque c'est forcément notre tâche que de veiller sur le feu prométhéen de la conscience, cette flamme fragile qui brille tel un diamant dans l'immensité du cosmos et qui un jour éclipsera le soleil lui-même.

Dès lors, je relève la tête et je n'ai plus la moindre hésitation. D'une délicate poussée, j'ouvre la grille et j'entre dans les jardins de Caïssa, qui ne sont rien d'autre que l'infinie richesse de ma propre conscience, de ma propre humanité; ces jardins contiennent en vérité la somme incalculable des échecs de ma vie, eux qui m'ont façonné et ont fait de moi, un tant soit peu, une meilleure personne.

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